De la beauté

Publié le 24 Mars 2014

On garde toujours au fond de soi l’image de la petite fille que l’on a été et la perception qu’en avaient les autres. Potelée, aux yeux marron / yeux de cochon, aux mollets forts, avec des fossettes… En aucun cas, une gamine dont on ne pouvait dire qu’elle était jolie, vraiment jolie, selon certaines normes en vigueur. On la trouvait vive, bavarde, autoritaire, intelligente… Rien ou si peu au sujet de son physique. Alors, on se construit sans… On s’imagine être brillante, on cultive le caractère : mystérieux mélange de générosité, d’exigence, d’empathie et de narcissisme.

Et lorsque la trentaine toque à la porte, on explose en plein vol. Il est certaines questions auxquelles il est impératif d’apporter des réponses. Quelle femme suis-je donc ? On ouvre les yeux et on commence à percevoir les regards. Ils ont peut-être toujours été là : impossible de le savoir. Ils me mettaient mal à l’aise, alors j’en faisais abstraction. Ceux du partenaire d’alors rirochaient sur moi. Seul m’importait l’amour qu’il me portait, "me" signifiant la personne que j’étais, au-delà de mon reflet de mon miroir. Toute en courbe ou squelettique, enceinte ou nutritionnellement normale, en pantalon tous les jours, jamais maquillée… Quinze ans au cours desquels la beauté n’avait pas d’importance.

Et puis, un jour, il se trouve quelqu’un pour te le dire. Et c’est la panique. Quel crédit accorder à un "Tu es belle", "Tu es jolie", "Superbe", "Magnifique"… ?

S’ils sont prononcés par une amie, on se dit que c’est justement en raison du lien qui nous unit, parce que le moral en a besoin et puis on oublie.

Mais quand c’est de la bouche d’un homme qu’ils sortent, cela devient plus compliqué.

Du haut de mes remparts, j’ai cru que j’étais parée et que je saurais les contrer. Ces verbiages ne tenaient qu’à une belle robe en soie, des bottes noires en cuir, des yeux maquillés, de la Terracotta Guerlain et une fragrance Yves Saint-Laurent. Ils n’étaient exprimés que pour me passer à l’horizontal. Une stratégie bien inutile pour certains interlocuteurs.

J’avais réponse à tout. Les compliments après l’amour découlaient forcément d’un pic de prolactine. "

Et si jamais j’étais acculée, il me suffisait d’affirmer péremptoirement avec un sourire en coin : "N’importe quoi, je ne suis pas jolie, encore moins belle, tout au plus pas mal." Et si j’étais d’humeur provocatrice, j’osais un "baisable, évidemment !", car on l’est toutes pour quelqu’un.

M’interroger sur mon éventuelle beauté m’a toujours emmerdée. Parce que son caractère éphémère me terrifie. Que vieillir lorsqu’on a été belle doit être épouvantable, que l’apparition de la première ride plonge peut-être dans un abîme vertigineux. Que mon éducation était basée sur la valeur morale de l’individu et non pas sur sa représentation. Et qu’il n’existe pas d’universalité en la matière. Que j’aime cette pensée de Hume : "« La beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente". Avant d’en mesurer la portée, et avec mon côté radical, je pensais que si je devais avoir hérité du don de beauté, alors il fallait qu’il soit vrai pour tous, ou pour personne, y compris moi. Donc je m’en foutais d’être jolie ou pas. Et les belles intentions glissaient sur moi : je n’entendais rien.

Je ne suis pas plus avancée sur le sujet aujourd’hui. J’accepte les considérations esthétiques sur moi. Je les prends comme autant de gages d’un certain attachement à ce que je suis profondément. Mais il est certains murmures, les yeux émeraude dans les verts scintillants, qui résonnent différemment. Un "Tu es belle" chuchoté et c’est un univers qui vole en éclat.

Rédigé par Jenny Grumpy

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