Danser

Publié le 26 Août 2015

La danse est pour les moufs et moi une institution. Je sais que je vais mal, que je me laisse dévorer par le chagrin lorsque je ne danse plus. Alors que c’est pour nous un mode de vie. Pourtant quinze ans de danse classique n’auront pas suffi à me déférer une once de grâce. Il n’y pas chez moi de manières raffinées ou de charme indéfinissable si troublant. Je ne suis pas nimbée de délicatesse. Question de rapport au corps, à soi, aux émotions douloureuses, à la colère ardente… Cela ne fait pas de moi une femme vulgaire ; juste dépourvue de beauté pure.

Mais je danse, je danse seule, comme si ma vie était en jeu. Je danse à chaque fois comme si cela devait être la dernière, comme si mes jambes, mes bras et ma tête devaient m’abandonner la minute suivante. Je lâche prise lorsque je laisse la musique m’envahir. Plus rien n’existe que les basses et les harmonies qui inondent notre appartement. Plus encore que dans la luxure, je m’abandonne. Un homme grossier dont j’ai croisé la route m’avait déclaré, il y a une éternité maintenant, que lorsque je dansais en privé ou en public, je dégageais une sexualité exacerbée. La poésie en moins, il m’avait asséné que j’étais un appel à la lascivité. Qu’il y avait de l’indécence dans ce qu’il considérait comme de la masturbation exhibée. S’il avait su à combien de lieues de cette vision je me trouve lorsque je danse. J’aime néanmoins la métaphore de l’onanisme et de la danse. C’est mon plaisir égoïste, le seul peut-être. Je ne danse pas pour attirer les regards, susciter le désir. Juste pour vivre quelques minutes sans schizophrénie, en m’affranchissant des yeux d’autrui.

Je n’aime pas danser avec un partenaire. Je n’aime pas, parce que je suis femme, devoir me laisser guider par lui. D’aucuns y verront une allégorie de ma vision du couple ou de la confiance que je devrais poser à ses pieds. Bien qu’ayant partagé ma vie avec un excellent danseur, je n’ai jamais pu apprendre, techniquement s’entend, à danser avec lui. Par indocilité, j’ai refusé de me plier aux règles des pas à compter, des cadences à suivre. Caractéristique de mon esprit de contradiction peut-être.

Cependant, à regarder quelques images de la Jenn qui danse, il se dégage une pure générosité. Et ce, sans prétention aucune. Ce n’est pas celle que j’ai l’habitude d’apercevoir rapidement dans le miroir chaque matin. C’est une autre, libre et sereine. Les yeux clos ou étincelants, habitée par la musique. Au gré de ce que je traverse, les chansons passent en boucle : une guitare andalouse, un Noir Désir rageur, une Mary J. Blige fiévreuse et aujourd’hui des Paradis perdus de Christine and the Queens. Cette reprise syncopée de Christophe dont les notes de piano me bouleversent est parvenue à démêler ces émotions qui m’entravaient. La voix d’Héloïse a traversé ces dernières 48 heures, isolée que j’étais à écrire quelques articles au bureau.

Et ce soir, le besoin impérieux de la mettre à fond chez moi. De laisser s’exprimer chaque muscle une fois les talons ôtés. Pieds nus, laisser le sortilège s’accomplir. Accepter de laisser partir la fureur, autoriser le désarroi à jaillir. Saisir l’instant. Soulever le voile gris. Tenter de vivre… à nouveau.

Rédigé par Jenn Jenn

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