Si tu avais eu 63 ans

Publié le 30 Novembre 2014

Tu aurais eu 63 ans. Il n’est pas de jours où je ne me demande pas à quoi ressemblerait ma vie si tu étais encore là. Il n’est pas de jours où je n’imagine pas les liens que tu aurais tissés avec tes petits enfants.

Tu l’aurais adorée la môme, la gosse solaire. Tu l’aurais embarquée dans tes virées au rad du coin : comme tu le faisais avec moi, tu l’aurais hissée sur un tabouret de bar et l’aurais contemplée alors qu’elle sirotait sa grenadine à l’eau. Elle t’aurait fait marrer oui, mais t’aurait laissé perplexe parfois. Tu te serais reconnu dans son côté brute de décoffrage, mais sa sensibilité à fleur de peau t’aurait parfois décontenancé. Mais comme elle n’est pas moi, comme elle ne fuit pas le contact tactile, tu aurais pu la prendre dans tes bras et la serrer au point de lui en péter les cotes.

Et mon grand, tu l’aurais apprivoisé. Tu ne l’aurais pas compris peut-être, mais justement, tu n’aurais pas cherché à creuser, à le sonder. Tu l’aurais pris tel qu’il est. Et tu l’aurais aimé ce gamin, putain, tu l’aurais aimé. Toi qui n’avais eu qu’une pisseusse, tu te serais essayé à une nouvelle forme de relation. Tu l’aurais peut-être traîné à la pêche, ton activité tes derniers moments. Vous n’auriez pas parlé ; il aurait sûrement bouquiné pendant que tu clopais en attendant que ça morde et vous auriez profité de ce doux silence sans les pipelettes de votre vie.

On aurait soufflé tes 63 bougies un dimanche midi, parce que le soir, ça t’aurait gonflé. Tu aurais imposé tes choix musicaux : du Elvis pour la nostalgie et pour sa vertu à nous tirer des larmes, du biniou pour nous faire râler, du Glitter pour la blague, du Status Quo pour le mythe et un bon vieux rock pour t’emballer. Et tu aurais chanté sûrement, à tue-tête dans un anglais phonétique, forçant le trait pour nous faire rire. Tu aurais fait le clown, tu aurais occupé l’espace et tu aurais profité de ce que la vie t’avait offert. Tu aurais refusé un Nespresso : rien de tel qu’un bon café filtre refroidi pour clore le déjeuner dominical. Et tu aurais squatté le canap’ sans sommation : ta sieste était sacrée et cela ne souffrait pas de discussion.

Mais avant ça, tu aurais affiché un sourire en coin en nous voyant mon amoureux et moi. Tu aurais été capable de nous sortir une expression à la con : "c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures !". Tu aurais aimé l’idée de savoir d’où il venait, de connaître ses parents. Tu aurais apprécié à sa juste valeur le fait qu’il mette une chemise ce jour-là, parce que toi et lui vous ne portez que des tee-shirts et des pulls. Tu l’aurais provoqué sûrement un peu, pour le tester. Tu l’aurais mis en garde en lui rappelant qu’il avait intérêt à faire gaffe à moi et tu lui aurais servi une accolade virile signifiant "bienvenue".

Mais, ce 30 novembre 2014, rien de tout ça ne s’est produit. Aucun de ceux qui auraient pu être réunis autour de la table n’est avec un autre potentiel invité. Nous sommes séparés, seuls, au gré de nos histoires, de nos conflits, de nos chagrins.

Tu me manques. J’en crève tellement tu me manques…

 

Rédigé par Jenny Grumpy

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