Quand elle n'est pas là

Publié le 7 Octobre 2013

C’est bizarre ma môme quand t’es pas là. Non que je ne fasse que des bêtises hein, mais sans toi, on est bancal le petit d’homme et moi. J’ai l’habitude d’être à trois, j’ai l’habitude, désormais, d’être sans vous. Mais sans toi… (mais ce serait pareil sans ton frère), je ne suis pas habituée. C’est ni moins bien, ni mieux, c’est bizarre. C’est différent forcément…

C’est quand tu n’es pas là que je mesure à quel point tu donnes le la dans notre foyer. Ce n’est pas que tout tourne autour de toi, mais tu as trouvé ta place en incarnant notre souffle. J’espère que ce n’est pas trop lourd à porter. Je ne crois pas : tu es trop aérienne pour ça. Tes sourires nous donnent l’énergie. Tes envies de danser dictent le programme musical de notre heure ensemble. Tes éclats de rire emplissent la cuisine ; ton beau caractère démêle les conflits. Et avec toi, le temps passe plus vite : tu le monopolises certes, mais tu le cadences surtout.

Alors quand tu es patraque, quand tu te reposes loin de nous, il nous faut trouver nos marques à ton frère et moi. Il y a ce premier temps, primitif, où le manque prend toute sa place. Ce temps de l’inquiétude où l’on aimerait que te redeviennes la gosse pétillante et joyeuse. On sait que ce n’est pas grave, mais on sait que tu n’aimes pas cet état souffreteux.

Et puis, on se cale. On se rappelle que tu es celle qui profite de chaque instant, alors on fait de même. Les minutes s’allongent et je te remercie de ces moments en tête-à-tête que tu m’accordes avec mon grand. Il fait ses devoirs sans que tu nous chantonnes du 113 (mea culpa, c’est moi qui t’ai fait découvrir leurs titres). Vous ne négociez pas pour la chaise – rouge ou blanche -, ou pour celui qui prendra sa douche en premier.

Et il y a ce silence. Pas ce silence que j’expérimente lorsque vous êtes du côté obscur : non, ce silence de deux êtres dans un même espace-temps. Ce silence subtil et réconfortant.

On vit autrement, ma môme, sans toi. C’est le privilège de ton frère ce soir. Ecart d’âge oblige, mais aussi différence de caractère, notre tempo musical se fait plus doux, plus profond, plus grave aussi.

Il profite de cet instant où il n’a pas à faire preuve d’une énergie débordante pour exister.

Je m’assois par terre et il niche sa tête sur mes genoux. C’est son moment et il aurait tort de s’en priver. J’en profite pour l’initier à cette poésie qu’heureusement (peut-être) tu n’es pas encore prête à appréhender.

Nous commençons par Barbara. Il a appris "Göttingen" à l’école et cette voix l’apaise. Je lui demande "Quand reviendras-tu" et ses yeux se ferment : il s’imprègne. Ce soir, grâce à toi, il a appris Léo Ferré et Moustaki. Et il y a ce moment si tranquille et si pur, lorsqu’il demande cette chanson, "tu sais maman, celle que tu as mise jeudi soir quand on se reposait tous les trois, celle du soleil". Il pense au dernier titre de Bertrand Cantat, cette sublime poésie, cette voix qui nous parvient au-delà des ténèbres, cette guitare limpide, ce texte lancinant…

Le corps du petit d’homme se détend lorsque Détroit s’empare de notre salon ; je passe ma main dans ses cheveux et lui murmure qu’il est temps de se glisser sous la couette. Il est déjà presque endormi.

 

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Bébé-Enfant

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