J'ai oublié de vivre

Publié le 8 Octobre 2013

On a tendance à sous-estimer la portée philosophique des chansons de Johnny H. C’est ce qui m’a frappée tout à l’heure lorsque je revenais du boulot. Il était plus tard que d’habitude (charge de travail oblige) et je n’avais pas envie d’imprégner mes tympans. Je marchais tranquillement : les 18h00 étaient dépassées et l’horaire avait moins d’importance. Une phrase a envahi mon esprit, quelques paroles anodines d’une chanson que je n’écoute même pas : "j’ai oublié de vivre". Je fredonnais la mélodie, je n’avais pas la moindre idée du reste de cette ballade. Simplement cette locution résonnait profondément. La faute à l’introspection, la faute aux riches échanges avec une amie, la faute aux aspirations intellectuelles, la faute aux moments privilégiés… Enfin non, pas la faute, le mérite.

En rentrant, j’ai lancé Deezer afin d’écouter la fameuse chanson : aucun intérêt, au niveau du texte et de mes préoccupations. Mais j’ai comme été frappée de stupeur. Il est des émotions qui reviennent comme un boomerang : des émotions et des expériences. Des moments de vie. Et j’ai mesuré que, pendant, quelques semaines, j’avais oublié de vivre. Je vous ai longuement rabattu les oreilles ici-même sur cet épisode désastreux et ce n’est pas le sujet ce soir. Mais avec le recul, et surtout en toute humilité : je me permets de chuchoter que c’est un danger qui guette chacun de nous.

Je n’ai pas l’outrecuidance d’affirmer ce que vivre veut dire. Je respecte tout autant ceux qui vivent pour leur job, leur marmaille, leur grand amour, leurs convictions politiques, leur foi, leur vocation quelle qu’elle soit... Je crois néanmoins que l’aperception de ce qui nous guide et nous maintient debout est fragile et peut se perdre.

J’ai goûté ces heures au cours desquelles la vie, notre propre vie, se met entre parenthèses. Parce que le cœur se laisse emporter dans un tourbillon schizophrène d’effervescences, parce que le discernement se dissout dans le verbe, parce que la responsabilité se fait trop lourde, parce que le grain de sable se fait Sahara… Et qu’on oublie de vivre. Vivre selon ses propres choix, ses désirs. Faire fi de ses peurs, de son armure, de ses murs érigés années après années.

Oublier de vivre est un processus pernicieux. Tout est bon pour passer à côté de l’essentiel. Qu’il est facile d’emprunter des voies détournées au regard de sa vie : pactiser avec l’alcool excessif, développer un tabagisme assassin, réduire les heures de sommeil salvatrices, diminuer les expériences littéraires, courir à en perdre haleine, multiplier les rencontres, dépenser de manière compulsive…

Aucun de ces comportements n’est condamnable par essence : il le devient lorsqu’il n’est plus que le moyen de fuir sa vie, de l’oublier et par là-même de s’oublier.

Mais il suffit d’un rien pour s’ancrer à nouveau dans ce qui a de la valeur pour soi. De la musique, un texte de Kipling, un exquis verre de Margaux, un parfum raffiné, une discipline d’écriture, une robe en soie, une conversation téléphonique… A chacun sa voie. L’essentiel est de la suivre et non de lui courir après. Ou pire, de courir après l’idée qu’on s’en fait…

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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