Lecture : Underworld USA de James Ellroy

Publié le 23 Février 2010

 

Underworld-Usa-Ellroy.jpg576 : c’est le nombre de pages qu’il m’aura fallu ingurgiter avant de véritablement m’immerger dans "Underworld USA", le nouveau James Ellroy. Alors, certes, les 300 suivantes flirtent avec le génie. Mais j’ai bien failli me décourager. Et pourtant, j’ai attendu dix ans le dernier volet de cette monumentale trilogie commencée avec le chef d’œuvre "American Tabloïd" ; dix ans à relire ses autres romans, sa bouleversante autobiographie ; dix ans à pister les infos sur le Net… Autant dire que dès le 10 janvier, le pavé était déjà à m’attendre près de mon lit.

Quand on s’attaque à Ellroy, c’est la fièvre qui s’empare de votre corps, de votre âme, de votre cerveau. L’effervescence de son écriture vous plonge dans un état fébrile intense : de la pointe des cheveux jusqu’aux orteils, chaque cellule palpite furieusement.

 

Dans "Underworld USA", Ellroy a poussé à son paroxysme son processus littéraire : phrases courtes et hachées, enchevêtrement des points de vue, aridité des dialogues, style minimaliste… Tous les procédés sont bons pour produire un effet de vitesse vertigineuse, comme pour coller au plus près à l’Histoire en train de se dérouler. Mais ce qui fonctionnait magistralement dans les deux premiers romans (et les autres dans une moindre mesure) s’essouffle ici : en privilégiant une forme épurée de son écriture, James Ellroy en oublie parfois l’essentiel et laisse sur le bord de la route ses personnages, comme s’il n’avait pas su canaliser leur démesure.

Il pêche presque par manque de subtilité et nous dessine des figures caricaturales comme celle du détective débutant – Don Crutchfield – ou du flic black et gay Bowen. Et que dire des personnages féminins qui manquent singulièrement d’épaisseur alors qu’elles sont les maillons essentiels qui relient tous les points de cet univers dantesque.

 

Et c’est d’autant plus frustrant car toute la mythologie du grand romancier transpire à chaque page, tapie derrière chaque mot. Comment ne pas adhérer à une ambition aussi colossale : à la fois disséquer avec un souci extrême du détail l’Histoire, et parallèlement s’offrir le luxe de l’enrichir, la fertiliser pour la rendre cohérente et pleine. Comme si l’harmonie ne pouvait naître que du chaos.

 

Alors quoi ? Faut-il faire l’impasse sur "Underworld USA" afin de garder intact l’image de l’écrivain prodigieux ? Non, bien sûr que non !

Ce troisième opus demeure indispensable car il clôt un projet audacieux. Et surtout il nous révèle toute l’ambiguïté d’un écrivain qui dépeint une humanité terrifiante et monstrueuse tout en entrevoyant une possibilité de rédemption.



James Ellroy, Underworld USA, Rivages, 2010, 848 p. 

 

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Lecture

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