Lecture : Le conflit, la femme et la mère d'Elisabeth Badinter

Publié le 25 Février 2010

Le-conflit-Badinter.jpgSi la question de la féminité et de la maternité ne vous laisse pas indifférent, vous n’avez pas pu rater la sortie du dernier essai d’Elisabeth Badinter intitulé "Le conflit, la femme et la mère". Depuis quelques semaines, la philosophe est partout (télévision, presse écrite, radio, blog…) et alimente le débat et surtout les polémiques. Trente ans après "L’amour en plus", elle reprend la plume pour pointer du doigt certains des dangers qui menacent les femmes d’aujourd’hui : celui d’une apologie de la mère parfaite, celui d’une célébration de la maternité comme accomplissement voire essence d’une identité féminine. Elle s’insurge contre le retour en force du naturalisme qui érige en valeur absolue l’instinct maternel, culpabilisant de facto et celles qui ne l’éprouve pas et celles qui ne sont pas mère.

 

Pas besoin d’être Docteur ès-philo pour lire le Badinter : la fluidité de son écriture et la clarté de sa démonstration le mettent à la portée de tous. On peut lui reprocher certaines redondances et l’abus des statistiques, mais son propos est indispensable en ce sens qu’il y va de notre liberté en tant que femmes et de la nécessité de lutter contre une pensée unique qui se répand de plus en plus largement.

 

Evidemment, "Le conflit" me concerne car il porte en lui nombre des interrogations qui m’habitent en ce moment : mère de deux enfants, en congé parental (parfois bien assumé mais jamais revendiqué) mais surtout en quête perpétuel d’harmonie entre mes différents tiraillements existentiels, comment parvenir à l’équilibre en préservant mes enfants et mes propres aspirations ? Comment les rendre heureux, assurer leur éducation tout en cherchant à m’accomplir professionnellement, sexuellement, amoureusement ? Le livre est dérangeant car il fait office de piqûre de rappel pour certaines d’entre nous qui préfèrent peut-être mettre leur cerveau en veille plutôt que de regarder une réalité parfois déplaisante et en tout cas complexe.

 

Certes, la thèse de Badinter frôle radicalisme, ce qui la dessert. Prenons l’exemple de l’allaitement maternel et des « intégristes » de la Leche League contre qui elle mène une charge en règle. Inutile de nier l’évidence : on prône en France l’allaitement exclusif et la question est d’ailleurs l’une des premières que l’on vous pose (même des inconnus) lorsque vous avez un bébé pendu à votre bras. Pour autant en ce qui me concerne, dès lors que j’avais assumé mon choix, je n’ai pas eu l’impression d’être stigmatisée et encore moins harcelée. Non, je ne voulais pas donner le sein à ma fille ! D’abord parce que j’avais tenté l’expérience avec mon petit d’homme et que l’expérience ne m’avait pas transcendée ; ensuite parce que ce corps à corps me perturbait tout comme cette relation d’hyper-dépendance. Le biberon permet un vrai partage des tâches avec le père et surtout offre des vraies plages de sommeil (le coup du « mais si le père participe quand tu allaites, il t’emmène le bébé en pleine nuit » me fait doucement rire) et surtout de vrais moments de liberté puisque tu peux t’absenter sans penser nourriture, horaires… Et rétrospectivement, je constate que mes enfants ne sont pas plus malades que d’autres nourris au sein.

Je reconnais toutefois qu’il m’a toujours fallu me justifier et pourtant, ceux qui me connaissent savent que ces enfants ont été immensément désirés (dans la douleur) et qu’il nous a fallu être patients. Je suis aussi de celles qui ont opté pour une naissance physiologique non invasive, sans péri, sans brutalité. Comme quoi, tout est question d’équilibre.

 

Mais il est vrai que pour ce qui touche à l’épanouissement personnel et/ou professionnel, Elisabeth Badinter vise juste. Bien que je sois loin d’être une féministe convaincue, force est de reconnaître que la cause des femmes perd du terrain et qu’il reste difficile de tout concilier : les difficultés économiques, la pénurie des modes de garde, un marché de l’emploi en berne sont autant de facteurs qui poussent les jeunes mamans à rester chez elle. Là encore, dès lors qu’il est souhaité, ce mode de vie offre des avantages mais lorsque ce n’est pas le cas… aïe !

Pour ma part, après 6 mois de congé parental, je suis convaincue d’en avoir fait le tour et je suis persuadée que je ne fais pas partie des mères avant tout. Petite parenthèse au passage : je vomis littéralement certains groupes Facebook du type « je fais passer le bonheur de mes enfants avant le mien », « je sacrifie tout à mes enfants » et j’en passe. Je me demande ce qui restera de ces mamans lorsque leurs enfants seront devenus des ados qui s’envoleront en rejetant en bloc (de manière provisoire probablement mais tout de même) tout ce qui les a construits jusque là. J’affirme même que c’est dangereux pour la construction de l’identité de nos enfants : quel poids lourd à porter que d’être le réceptacle de toutes les projections de nos parents ? Comment avancer et grandir lorsque vous sentez sur vos épaules cette monstrueuse pression, au nom de l’amour ? Névroses, nous voilà ! Car ce ne sont alors plus des valeurs que les parents transmettent à leurs enfants, mais la culpabilité et ça, non merci, je connais : j’ai donné largement.

 

Vous aurez constaté que cet article est le plus long que j’ai écrit car le sujet me tient à cœur et alimente profondément mes réflexions et mes questionnements et encore, je n’ai pas abordé la fibre maternelle innée que je n’ai jamais ressentie. Cette vague d’amour sensée vous submerger lorsque l’on vous pose la première fois votre bébé sur le ventre… je ne connais pas. Par contre, l’inquiétude et la peur qui s’emparent de vous à ce moment-là, lorsque l’on se demande si c’est normal, si l’on ne s’est pas trompé, restent des sensations omniprésentes. Je sais aujourd’hui qu’il me faut du temps pour établir une relation avec mes enfants et que l’amour que je leur porte n’était pas acquis ; mais lorsque je nous vois aujourd’hui, mon fils de 3 ans et demi et moi, les doutes s’envolent.

 

Mais revenons à Elisabeth Badinter : à mon sens "Le conflit, la femme et la mère" est un livre qu’il faut avoir lu, car que l’on adhère ou non au propos, il nous rappelle qu’il faut être vigilant(e) et toujours en éveil.



Elisabeth Badinter, Le conflit, la femme et la mère, Flammarion, 2010,  256 p.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Lecture

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annbourgogne 08/03/2010 15:55


je pense que ce que veut dire Elisabeth Badinter, c'est tout simplement que chaque femme est différente. Elle est contre les pressions qui s'exercent mais pas du tout contre le choix de chaque
femme quel qu'il soit.
En revanche, l'instinct maternel existe bien, même s'il ne dure que quelques années (semaines ?) et pas toute une vie. En revanche, toutes les femmes ne l'ont pas et cela non plus n'a pas
d'importance. Celles qui ne l'ont pas ne sont pas "inférieures" à celles qui l'ont et ne feront pas non plus des mauvaises mères.
Et on peut aussi avoir l'instinct maternel mais choisir de faire autre chose de sa vie qu'être mère.
Donc, d'accord avec Badinter, qu'on nous lâche un peu et qu'on nous redonne une responsabilité éclairée d'être humain : celle du choix personnel.


Vert Citrouille 08/03/2010 10:45


Je pense qu'il n'y a pas besoin d'être mère au foyer (en congé parental ou non) pour être dans le "je sacrifie tout pour mes enfants", j'en connais qui travaille et qui sont comme ça. En retour
leurs enfants sont étouffés, et parfois n'arrivent pas à couper le cordon : "ma mère c'est ma reine, jamais je ne pourrai l'abandonner", dixit une de mes amies lorsque nous avions 20 ans. Je pense
que ces mères n'ont pas compris leur rôle, nous sommes là pour permettre à nos enfants de grandir, à devenir des êtres autonomes et réfléchis, pour qu'ils prennent leur envol. Je pense que cette
prise d'autonomie ne peut se faire sans sécurité et sans amour, mais pas dans l'étouffement.
J'ai fait le choix d'être mère au foyer, je ne le regrette pas, j'ai du temps pour mes enfants, ils grandissent à leur rythme, j'ai aussi du temps pour moi. Un jour je retournerai travailler et je
pourrai pleinement me consacrer à mon travail. Lorsque je devais travailler, j'avais l'impression de faire les choses à moitié que ce soi au boulot ou la maison, de louper quelque chose des deux
côtés. Chaque femme est différente le tout est de trouver ce qui nous épanouie, ce qui nous convient à nous et à notre famille.


Tatou 25/02/2010 08:47


Il va falloir que je retourne voir Marion alors...