Le manque

Publié le 11 Juin 2010

Vous l’avez lu il y a quelques jours, en ce moment, je me sens bien : profondément, sereinement bien (non je ne suis pas une adepte de la méthode Coué). Mais vous avez peut-être noté que je suis inconstante au niveau de l’humeur. Et comme j’ai également un très fort esprit de contradiction, je me suis dit que c’était justement maintenant que je pouvais vous parler de cette blessure avec laquelle certains d’entre nous vivent. C’est justement parce que je gère tranquillement mes émotions que je suis capable d’évoquer ce chagrin larvé qui hiberne depuis quelques semaines : le manque d’un être cher… mon père en ce qui me concerne.

Pour la bavarde impénitente que je suis, c’est un des rares événements que j’évoque brièvement, presque cliniquement : il est mort brutalement, il y a 5 ans à 53 ans ; même pas le temps de faire deux séances de chimio qui de toute façon n’aurait servi à rien. Fin de l’histoire, de notre histoire.

 

Depuis, j’ai continué mon tortueux chemin de vie: deux enfants ardemment attendus, des vacances, des éclats de rire, des déceptions, des bonheurs bouleversants, des colères, des drames, un mariage, des remises en question, des changements de jobs, des insatisfactions, des jolies rencontres, d’autres moins… Mais toujours, toujours avec quelque part au fond de moi cette incommensurable peine.

 

Bien sûr, les premières semaines, la plaie est à vif : les larmes roulent doucement et perpétuellement au point qu’on ne s’en rend plus compte. Bien sûr, il y a les « premiers » sans : premier Noël, premier anniversaire, première naissance, premier boulot satisfaisant, premier déménagement… et on a l’illusoire impression de les surmonter même si, quand le rideau tombe sur nos obligations sociales ou familiales, tout s’effondre. Et plus gros mensonge encore, on s’imagine que les suivants seront plus faciles, mais le temps nous fait comprendre que c’est un leurre ; on apprend à ne pas croire les âmes bien attentionnées qui prétendent que le temps atténue la douleur. Je sais que je suis d’une nature particulièrement hyper-sensible, mais ceux de mes amis qui ont vécu la même chose ne me contrediraient pas. Cependant, il est vrai qu’imperceptiblement, la tristesse se met en veille.

 

Sauf que chez moi, elle vient régulièrement se rappeler à mon bon souvenir (dans le genre expression inappropriée, j’aurais difficilement pu trouver pire). Comme je ne suis pas dans cette phase, je me sens suffisamment forte pour ne pas noyer mon clavier sous un flot de larmes. Désormais, ce manque insensé me prend toujours par surprise. Les trois premières années, je savais l’anticiper : il y avait son anniversaire, la fête des pères, lorsque j’avais besoin d’un conseil culinaire, quand ma voiture faisait un drôle de bruit ou que je me retrouvais en galère dans un rayon de Monsieur Bricolage.

 

Alors qu’aujourd’hui, l’absence se fait ressentir de manière beaucoup plus sournoise. D’un coup d’un seul, j’ai une envie furieuse et incontrôlable d’entendre sa voix au téléphone, de me plaindre une dernière fois de ses manières brutes de décoffrage, de lui balancer qu’il est chiant, de trouver un paquet de Philip Morris acheté en douce sur mon bureau, de l’écouter chanter phonétiquement une chanson d’Elvis, de le voir danser un twist endiablé, de sentir l’odeur pourrie d’une Gauloise brune, de partager en silence un café aux premières heures du jour, de claquer la porte après une engueulade et de revenir 5 minutes plus tard comme si de rien n’était, de lire la fierté dans son regard et j’aimerais lui dire pour la première fois à quel point je l’aime et qu’il est un père extra.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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