Tuteur

Publié le 22 Août 2015

A plat ventre sur son vaste lit, elle se contorsionnait pour regarder en-dessous, la tête à l’envers. En sueur à cause des 25 degrés nocturnes, elle s’escrimait à saisir le bâton de pèlerin qu’elle y avait remisé, voilà presque 18 mois déjà. De quelle arrogance elle avait fait preuve alors ! Pleine de légèreté, elle l’avait facilement enfoui sous plus de 3 mètres carré de luxure, de tendresse et de douces illusions. Mais sa prudence instinctive l’avait empêchée de le jeter ; à moins que ce ne soit sa défiance… Malgré la lumière tamisée, elle pouvait l’apercevoir. Poussiéreux, le sceptre attendait son heure. Elle sentait encore sous ses doigts la rugosité de son bois sombre, de l’ébène probablement. Elle s’en remémorait les nœuds et les creux. S’il avait été animé d’une quelconque humanité, elle aurait pu s’imaginer le voir sourire, narquoisement.

C’est que cette béquille la connaissait bien : elle s’était tant appuyée sur lui pour sortir la tête de l’eau. Il avait fait office de mitraillette, de baguette magique, d’échasse et de potence.

Elle aurait aimé s’en emparé victorieusement, avec conviction. Mais l’heure n’était pas au triomphalisme. Elle savait que, rien qu’en l’effleurant, il déploierait sa panoplie, cette armure d’apparat coulée dans le cynisme et le désenchantement. Une armure si lourde à endosser.

Il lui avait fallu renoncer à tant de choses, à tant de son moi profond, à son propre respect pour cacher son bâton de pèlerin sous son lit qu’elle n’était pas certaine d’être prête à le reprendre.

Il lui en avait fallu du travail, des larmes, de l’effort pour qu’il ne devienne qu’un placébo rassurant. Elle savait quels démons il lui avait fallu affronter pour se sentir plus forte sans lui. Quelle énergie il lui avait fallu déployer, quel titanesque coup de talon il lui avait fallu donner pour s’extirper de son douloureux abyme… Elle n’était pas certaine d’en avoir la force cette fois, ni même l’envie. Pourtant, et sans schizophrénie aucune, une fragile voix murmurait au fond d’elle-même que l’heure était venue. Que le chagrin, la frustration, la colère, l’auto-apitoiement n’étaient que d’hypocrites parades.

Elle allait devoir s’atteler à la tâche ardue de se réparer, de s’interroger. Elle allait devoir dépasser cette profonde tristesse qui ne la quittait plus. Mais avant, il lui faudrait surmonter le manque et retrouver un sens. Elle essaierait demain…

Rédigé par Jenn Jenn

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