Salut l'Artiste

Publié le 8 Juillet 2015

Nous voici (déjà) à quelques encablures de tes 9 ans, gamin. Je saisis la faille spatio-temporelle qui m’est offerte ce soir pour écrire ces quelques lignes. Le temps d’une soirée solitaire, pendant mon sas estival de décompression, tandis que le mode aléatoire de Deezer me joue le déchirant "My Boy" de Presley, j’ai besoin d’écrire sur toi. Je jette un furtif coup d’œil dans le rétroviseur de notre année chahutée.

Je repense à tes confidences de la semaine passée, à ta volonté de m’épargner et à ces insultes que tu n’as pas voulu me répéter lorsqu’elles t’ont été jetées. Cet instant où tu me les as chuchotées, le regard baissé, ne m’a même pas arraché des larmes : "sale pédé", "petit enculé", "espèce d’homosexuel"… Moi si tactile, je n’ai pas su comment t’envelopper de tout mon amour parce que trop abasourdie. Abasourdie par la violence de ces mots, honteuse de n’avoir pas su deviner que le fait isolé n’existait pas, bouleversée par ta force de caractère.

Je t’admire mon fils. Je t’admire de faire fi des remarques sur ta gestuelle que certains petits chiards ne savent pas encore qualifier mais dont tu pressens qu’elles ne seront pas bienveillantes. Je t’admire de préférer lire Les métamorphoses d’Ovide à un épervier. Je t’admire de renvoyer l’image d’un gamin indifférent. Cette indifférence qui m’inquiétait lorsque tu avais 3 ans.

Je repense à ces absences et ces déceptions que j’ai renoncées à pallier parce que mon énergie, ma bonne volonté n’y suffiraient pas. Tu as fait de moi la mère que je suis. Tu m’as appris à lâcher prise. Tu te construis avec ces aspérités et tu me sembles si disposé à assimiler le côté obscur de ceux qui t’entourent et le tien.

Et il y a l’autre versant de toi. Celui, et tu l’accepteras et non le pardonneras car j’ai dû semer en toi ma vision du pardon, dans lequel je vais puiser, lorsque ma robustesse me fait défaut : ta luminosité lunaire. Avec ton instit’ de maternelle, nous avons évoqué hier ta singularité. En substance, elle disait que tu portes en toi la lumière de la sensibilité, une lumière qui irradie ceux que tu laisses t’approcher et à qui tu offres l’accès à ton âme. J’aime l’idée que tu puisses tirer une étincelle de chemin vers soi à ceux qui croiseront ta route.

De cette année filante, je retiendrais également ces modestes moments de fierté et de bonheur : ton cahier d’écrivain, ces histoires que je t’ai promis de mettre en page et d’éditer, ton attitude professorale à l’encontre de la gosse, ta condescendance parfois, tes victoires intellectuelles, tes frustrations, tes chorégraphies, tes poèmes, tes mises en scène, ta peine, tes carences, tes moues de pré-ado, ton goût du beau, tes leçons théologiques, ton retrait, ton amour…

 

Merci et salut l’Artiste.

Rédigé par Jenn Jenn

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