Soixante ans

Publié le 17 Novembre 2014

Je me souviens de la précédente décade que nous avons fêtée. Ta cinquième… Notre famille avait déjà commencé à s’effilocher : nous ignorions simplement que ce n’était que le début. Enfin, je l’ignorais. Rétrospectivement, je soupçonne que nous n’étions pas au même point de notre histoire.

Qu’importe ; le secret avait été bien gardé. Pour la première fois, c’est ton anniversaire que nous fêtions ; pas le sien, pas celui de votre mariage. Non, le tien. Et surtout, il avait réussi à tenir sa langue. Un exploit pour lui : c’était souvent son enthousiasme qui le trahissait ; tellement heureux de faire plaisir. Il n’avait pas su se taire pour mes 18 ans, ni pour mes 20 piges ; tellement heureux de me faire plaisir. Mais pour l’occasion, il a su garder le silence, ne rien montrer, ne pas narguer : tellement heureux de te faire plaisir. Lui et moi, on avait tout organisé dans ton dos : les invités, le thème, les cadeaux, le repas… Il avait même renoncé à une sacro-sainte sieste pour t’emmener voir une comédie musicale : "On achève bien les chevaux". Quelle ironie ce titre !

Un mois auparavant, tu avais enterré ta mère ; un mois et demi plus tard, tu incinèrerais ton mari. Nous n’en étions pas là et pourtant, chacun était préoccupé. Toi, par le chagrin sûrement encore un peu ; lui, par ce putain de cancer qui le rongeait ; moi, par ce nouveau protocole porteur de tellement d’espoir mais si douloureux.

Mais ce 1er décembre 2004, c’est sur tes cinquante ans que nous étions concentrés. C’est toi qui étais au centre de notre existence ; c’est toi et toi seule qui devais polariser nos attentions.

Nous avions passé la journée à tout préparer. L’heure approchait : il était temps d’éteindre les lumières. Et puis, vous êtes entrés. Votre expression à tous les deux lorsque vous avez franchi la porte est encore si présente à mon esprit.

Lorsque tu as compris ce qui se passait ; j’ai vu tes yeux briller avec une intensité que je ne te pensais pas capable de ressentir (pardon pour ça). Il y avait l’effet de surprise certes, mais pas seulement. Tu as compris qu’il n’avait rien dit ; tu as compris l’effort qu’il avait dû faire pour se taire. Tu as compris à quel point il t’aimait.

Et lui, il était derrière toi ; en retrait. Tellement aux antipodes de la position qu’il avait l’habitude d’occuper dans notre trio. Il était ému, heureux, fier… Amoureux, tellement amoureux.

Je n’oublierai pas ce regard que tu lui as lancé, empreint de douceur, d’étonnement, de tendresse, de bonheur…

La soirée a pu débuter, te menant jusqu’au moment où tu as soufflé tes 50 bougies. J’ai toujours sur ma bibliothèque cette dernière photo de nous trois. Tu portais alors les cheveux courts et tu irradies ; je suis d’une pâleur effrayante avec mes cheveux si bruns ; il est déjà bouffé par le crabe. Pourtant, cette photo est l’une des plus belles de notre famille.

Je ne te lirai pas ces mots ce 22 novembre 2014. Je ne doute pas que tu auras en tête cette soirée, mais l’instant ne sera pas à la nostalgie ou aux larmes ; ou du moins pas à leur expression.

Joyeux anniversaire maman.

Rédigé par Jenny Grumpy

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