Une décennie

Publié le 9 Septembre 2014

Il n’y avait aucune raison que la mélancolie s’empare d’elle ce soir-là. Les douloureuses dates anniversaire étaient encore loin. Elle aurait pu considérer qu’elle avait encore quelques mois avant de se retourner sur la décennie qui venait de s’écouler. Et pourtant… Peut-être s’agissait-il de son typique esprit de contradiction ; à moins que ce ne soit cette phrase anodine prononcée par l’amoureux lors d’une simple conversion. Il avait suffi qu’il emploie l’expression "10 ans" pour que les siens la frappent de plein fouet. Qu’avait-elle accompli, réussi, manqué ? Spontanément, elle pensa à ses échecs, ses chagrins, ses failles qui n’avaient eu de cesse de se creuser. Un état d’esprit certainement révélateur de ses névroses.

En 2004, elle bossait dans la presse ; relisait et corrigeait les articles d’un prétentieux magazine féminin, écrit par des minettes dont le niveau intellectuel… non rien. Pourtant, elle aimait déjà bosser sous la pression, les nocturnes à quelques heures du bouclage ; ergoter sur des erreurs syntaxiques. Modifier le texte jusqu’à atteindre une quasi perfection. C’était sa manière de maîtriser le monde qui l’entourait. Pour le reste, elle avait déjà entamé sa descente aux enfers : 42 kilos à peine pour son mètre soixante-huit, des joues creuses, des os saillants, un regard insolent envers ceux qui osaient poser un regard empreint de pitié sur elle, une heure de footing aux aurores tous les deux jours. A 26 ans, elle vivait comme si elle en avait 60. Sûre d’elle, maniaque du contrôle, persuadée de faire les bons choix, en couple depuis 8 ans, jugeant et méprisant tous ceux qui ne la comprenait pas. Tout était rythmé, pathétiquement rythmé.

Et puis, il y eut la première perte, suivie d’une seconde trois mois plus tard, celle dont elle ne s’est jamais remise. Celle qui la tourmente si souvent parce qu’elle avait encore tant de choses à lui dire, à lui prouver… Celle qui l’amène à penser qu’avec lui, tout aurait été différent. Celle qui a sûrement déterminé la voie qu’elle a empruntée par la suite.

Et en ce mois de septembre 2014, elle sent en elle la nécessité de lui lister ce qui s’est passé depuis, de manière chronologique, avec une certaine sobriété.

Un mariage idyllique dans l’autre hémisphère, un parcours du combattant, deux enfants sensationnels, trois ou quatre jobs, un CDI enfin, un grand appartement, une infidélité, X IVG, un divorce calamiteux, une relation chaotique et merdique, des litres de larmes, des liaisons minables, trois déménagements, des expériences dangereuses, des limites dépassées, des incompréhensions, un goût affûté pour le bon vin, une passion pour les bulles champenoises, des capitales européennes, des amitiés profondes, une reprise déplorable du tabac, une féminité appréhendée, une connaissance de soi révélée, des linéaires de bouquins, des soirées seules, des manques impossibles à combler, des éblouissements artistiques, un Pôle exploré, un besoin d’écrire découvert, des rencontres déterminantes, des émotions bouleversantes, des instants pitoyables…

Elle n’était pas fière ; sa prétention s’était effondrée. Elle avait honte, un peu de cette décennie écoulée. Elle avait l’impression qu’elle n’avait fait que déconstruire ce en quoi elle croyait. Elle aurait voulu qu’il plante ses yeux –dont la couleur bleue l’avait toujours décontenancée – dans les siens et lui affirme qu’elle était sur la bonne voie, enfin. Que sans s’en rendre compte, elle était en train de reprendre les rênes de sa propre vie, qu’elle faisait les bons choix. Elle aurait voulu qu’il valide ses décisions avec superbe. Elle aurait voulu le voir sourire en lissant sa moustache. Elle aurait voulu qu’il la prenne dans ses bras en lui murmurant : "Tout ira bien ma fille. Ne doute jamais de la belle personne que tu es." Elle saurait alors que ces dix années tumultueuses auraient été nécessaires à ce bonheur qu’une infime partie d’elle estimait mériter.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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