Fillette(s)

Publié le 29 Septembre 2014

En regardant dans le rétroviseur de ma voiture, j’ai pleuré avec toi ma fille. En regardant dans le rétroviseur de ma vie, j’ai pleuré sur moi ma fille. Après tout, c’est ce que je savais faire de mieux.

Ce dimanche-là, ton frère et toi aviez pris en pleine face une vérité que j’avais voulu vous épargner. Je m’efforçais de vous tenir à distance de la laideur de notre monde d’adultes, et plus particulièrement de celui des ex-parents. J’avais certes arrêté d’enjoliver la réalité, mais du moins, tâchais-je de vous en protéger. J’avais fait du mensonge par omission une ligne de vie.

Sitôt sanglés sur vos rehausseurs, vous aviez entamé la salve de questions. Le petit d’homme avait posé les bases de ce qu’il avait entendu et compris ; il en tirait déjà les conséquences. Ce prudent gamin tempérait son jugement. Il n’était même pas dans la colère ou même la déception. Il pensait aux autres, à ceux qui seraient blessés demain. Sans le savoir, il jaugeait les dommages collatéraux, comme un adulte. J’enviais presque sa sagesse mais abominais qu’il en soit là. Trop tôt, trop jeune, trop résigné…

Mais toi, ma mouf’, tu étais blessée, à vif, si triste. Tu m’as dit te sentir mélancolique. J’ignore où, du haut de tes 5 ans, tu avais entendu ce mot, mais j’aimerais tant que tu n’en connaisses pas profondément le sens et ce qu’il induit. Alors je t’ai écoutée. Tu étais volubile comme d’habitude ; ton frère s’était déjà réfugié dans sa bulle protectrice.

Mais au lieu de m’exprimer ta colère, ton incompréhension ; tu m’as fait part de ta culpabilité. Tu voulais lui demander pardon. A lui, à ce père qui te faisait cruellement défaut. Du haut de tes 5 ans, fillette, tu estimais que c’est toi qui agissais mal, qui n’étais pas comme il fallait, pas à la hauteur, qui aimais mal, pas les bonnes personnes. Et j’ai senti notre univers s’ouvrir sur mes pieds. Pas toi, pas maintenant. J’étais si peu rassurante que tu portais déjà en toi mon fardeau. Je n’avais pas réussi à t’offrir une jolie enfance. Non seulement, j’avais échoué à faire de toi une gamine insouciante, mais en plus, tu portais déjà sur tes épaules le même fardeau que ta mère. Un fardeau dont je sais qu’il ne fait que s’alourdir avec le temps. J’ai tenté de te rassurer, te raisonner, te démontrer avec des expressions adaptées à ta sensibilité. Ostensiblement, les larmes continuaient de couler. Tu ne comprenais pas cette injustice. Et si tu ne la comprenais pas, alors c’est que fatalement, tu en étais responsable.

J’ai joué à l’adulte dans le confortable habitacle de notre voiture. D’une voix que j’espérais ferme, je n’ai eu de cesse de te répéter que c’était son comportement qui était inacceptable, que sa colère l’aveuglait et qu’un jour, elle passerait. J’espère t’avoir convaincue qu’il fallait regarder ce qu’il y avait de beau dans ta vie. Je me sentais investie d’un pouvoir divin en prônant que tout n’est qu’amour : le mien d’abord, mais aussi celui de ton frère, de tes grands-parents. Je voulais que tu croies, pour quelques années encore, que l’amour résolvait tout.

J’ai cru t’avoir bernée. C’était sous-estimer le sentiment d’abandon qui commençait à t’envahir. Et lorsque je t’ai bordée le soir, que je t’ai câlinée, j’ai compris que je ne parviendrais pas seule à te rassurer. Que toute l’affection que je pourrais te porter, que toutes les barrières que je pourrais ériger n’y suffiraient pas. J’ai fait de mon mieux, renonçant à la perfection. J’ai quitté doucement votre chambre.

J’ai allumé une clope, ouvert une bouteille de Juliénas. En me posant, seule, sur mon balcon, j’ai pleuré encore… Mais cette fois, je me suis autorisée à m’apitoyer sur mon sort. J’ai pleuré sur la môme que j’avais été et qui m’habitait encore. J’ai pleuré sur cette môme qui se sentait abandonnée et terriblement seule. J’ai reconnu que je n’étais pas si forte, que tout n’était pas si facile. J’ai murmuré que j’avais besoin d’aide et je suis allée dormir.

Le lendemain, j’ai enfilé l’armure. Pas celle du combat, mais celle d’apparat. Il y avait du mieux et peut-être une marge de progression.

Rédigé par Jenny Grumpy

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