A l'intolérante du soir... Et à mon grand

Publié le 30 Septembre 2014

C’est d’abord à toi que je m’adresse hargneuse harpie. Toi, qui as pointé ton doigt réprobateur sur mon fils à la sortie de l’école. Tu n’as même pas chuchoté sur notre passage. T’es-tu sentie fière en coassant devant ton gamin et deux autres mères tout aussi cagotes que toi ? Ton têtard venimeux ne cessait de répéter : "si, c’est lui, je te dis ! Je l’ai vu !" J’aurais pu passer mon chemin ; j’ai choisi d’affronter vos glapissements. Sans doute soupçonnais-je désormais de quoi il retournait. Le grand scandale de votre journée, celui qui animait votre clabauderie concernait le baiser que deux enfants s’étaient échangés dans les toilettes lors d’une récréation. J’ai feint l’innocence car au fond je n’y voyais aucune malice. Quelle mouflette n’a jamais coincé son amoureux de 5 ans dans un coin de la cour pour lui arracher un bisou ? Quel galopin n’a pas pourchassé la môme aux fossettes pour lui voler un piou ?

Je préférais vous laisser venir, en réprimant un sourire railleur face à votre mauvaise foi éhontée et la médiocrité de vos arguments : l’école n’est pas le lieu pour ça, les enseignants doivent à tout prix empêcher ce type de comportements, ils sont trop jeunes…

Enfin, gorgone, tu as évacué ta pituite : "Il a embrassé un autre garçon". Je crois être parvenue à rester digne ; c’est à peine si j’ai eu envie de te cracher à la gueule. Et à ce triumvirat de pacotille, j’ai demandé si le problème était le bisou ou le fait qu’il soit échangé entre deux garçons. J’ai tourné les talons, avec dédain j’espère. Tout en moi bouillait ; ma tête bourdonnait, mon cœur se serrait, la colère s’emparait de moi. Mais il me fallait me concentrer sur l’essentiel ; ce petit d’homme rougissant, aux yeux brillants et dont les épaules s’affaissaient déjà.

J’en finis avec toi, mégère. J’aurais pu te démonter lorsque tu t’es crue autoriser à faire la leçon à mon fils sur ce qui était bien ou mal en matière d’amour et à moi, en matière d’éducation et d’exemple à donner. Toi, dont le rejeton est violent, voleur, et hurle à son instit’ qu’elle est une garce. Je t’ai sûrement fait trop d’honneur en répliquant que j’élevais mes enfants en leur expliquant qu’on tombait amoureux tout simplement : qu’on soit fille ou garçon, d’une fille ou d’un garçon. Tu me donnais envie de vomir, toi, ton intolérance, ton étroitesse d’esprit, ton ignorance.

C’est surtout à toi que je m’adresse, mon grand. Je ne veux pas que tu aies honte, jamais. Pas de ce que tu es, si tant est que l’on puisse considérer que tu es complètement abouti. J’aurais voulu te serrer fort contre moi, mais la violence qui m’habitait alors me faisait craindre de te briser quelques côtes. Je rejetais tes excuses. Tu n’avais pas à en faire à mon sens. J’ai été sincère avec toi. A la Dolto, je me suis agenouillée devant toi pour planter mes yeux dans les tiens et te dire qu’il n’y avait rien de mal dans ce qui s’était passé. Je t’ai avoué être désemparée face à la réaction de ces femmes. J’ai tenté de t’expliquer la notion d’intolérance. Je n’ai pas eu besoin d’adapter mon vocabulaire : le petit garçon intelligent que tu es pouvait comprendre qu’il existerait toujours des gens qui n’envisageaient l’amour qu’entre personnes de sexes différents. Tu m’as justement rappelé qu’aujourd’hui, deux hommes pouvaient se marier. J’en ai convenu avec toi et t’ai rappelé nos conversations du printemps dernier. Je t’ai répété que pour moi, l’amour était naturel et ne devait pas s’embarrasser de questions de genre. Et je suis arrivée à la limite de mon raisonnement, de mes convictions, de mon humanité. Comment te préserver bonhomme ? Comment t’expliquer que si tu ne colles pas aux normes de certains, tu vas souffrir ? Comment être cohérente ? Ne pas avoir honte mais te méfier.

Comment te dire que tes premiers émois susciteront peut-être une désapprobation d’une minorité, certes, mais une minorité agressive ? Comment t’encourager néanmoins dans l’affirmation de toi ? Comment accepter qu’en 2014, à Paris, il existe encore des esprits obscurantistes ?

Comment ne pas m’en vouloir de ne pas avoir toutes les réponses, de savoir te protéger ? Comment ne pas mesurer qu’il manque une voix masculine pour te rassurer ?

A part te dire que je serai là, que j’œuvrerai pour t’accompagner, te découvrir, je n’avais pas les mots. Sur le chemin du retour, je t’ai vu te redresser : c’étaient les prémices d’une victoire à venir.

Rédigé par Jenny Grumpy

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