Le Cercle

Publié le 24 Août 2014

Je devais avoir 13 ou 14 ans, fade adolescente mal fagotée. Ni mal dans sa peau, ni populaire. Ni brillantissime, ni originale. Pas de talent particulier, des yeux noisette quelconque pas encore teintés d’éclats verts. Pas sportive. Pas d’amoureux, pas de seins non plus. Pas de grâce, pas de signe distinctif. Des copines, un chien. Une jeunesse à la campagne heureuse, des parents aimants. Des facilités à l’école, un goût pour la littérature déjà aiguisé. Rien d’extraordinaire.

Je faisais partie de la génération Grand Bleu ou Dirty Dancing… et puis, il y eut Le cercle des poètes disparus. Comme toutes les pisseuses d’alors, je griffonnais chaque page de mon cahier des textes de "Carpe Diem", j’écrivais sur ma trousse Tann’s que je "voulais vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie". Le film m’avait marquée. Alors que certaines débattaient sur le charme d’Ethan Hawke ou de Robert Sean Leonard, je me demandais si je tenais davantage de Todd Anderson ou de Neil Perry.

Je rêvais d’un prof de français qui nous initierait à la magie de la poésie, qui nous révèlerait à nous-mêmes. Je désespérais que notre CDI n’ait pas les bouquins de Shelley ou Whitman. J’ai débuté le piano.

Même si je portais le germe en moi, c’est probablement ce film qui a fait de moi la jeune adulte exaltée que je suis devenue ; la romantique invétérée qui allait chercher désespérément du sens à sa vie, celle qui voyait grand, voulait laisser une empreinte étincelante. J’en suis devenue prétentieuse. Je le suis encore diront certains, pseudo-spirituelle, fausse modeste, élitiste et exclusive. Je bouillonnais intérieurement ; j’ai passé la décennie suivante à m’asphyxier.

Actualité oblige, le film s’est rappelé à mon bon souvenir. Je l’ai téléchargé (chut !!) et visionné tranquillement dans mon appart’ d’adulte responsable. Il est des films d’enfance qui nous déçoivent lorsqu’on les regarde 20 ans plus tard. Pas celui-là… Je me suis laissé porter comme si j’étais redevenue une gamine. J’ai bu les paroles de Keating comme s’il se tenait dans mon salon, j’ai frémi lorsqu’Anderson laisse exploser ses émotions, je tremblais quelques secondes avant le suicide de Perry, j’ai versé ma larme, le cœur gonflé de fierté, lors de l’adieu au cher professeur…

Cela avait un côté rassurant : je n’avais pas oublié la fillette que j’avais été. Il y a toujours en moi cette colère, cette frustration, cette sensation parfois de ne pas exister complètement. Je suis devenue une femme cérébrale, qui intellectualise tout, dure avec les autres et intransigeante envers elle. Mais il subsiste en moi cette capacité à ressentir profondément les choses, les gens. Pendant deux heures, j’ai posé les armes, mis mon cerveau au repos. J’ai regretté mon insouciance d’alors, ma légèreté, ma spontanéité.

A l’heure des interrogations existentielles, j’ai laissé l’indulgence prendre une place. Et j’ai soufflé… un peu.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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