Besoins

Publié le 30 Août 2014

Elle avait arrêté de compter combien de fois elle avait murmuré ou grondé cette phrase : "j’ai besoin qu’on m’aime !". Geignarde, les yeux rougis par les larmes, le cœur au bord des lèvres, elle suppliait d’exister pour et par quelqu’un. Elle affirmait avec toute la conviction qui la caractérisait qu’elle avait autant besoin d’aimer, de donner. Persuadée qu’elle était que seul l’amour donnait du sens à la vie ; que rien d’autre n’avait d’importance ; qu’au moment de rendre son dernier souffle, elle n’aurait rien d’autre à retenir de sa piètre existence. Besoin, besoin, besoin… Elle n’avait que ce mot à la bouche. Elle avait besoin qu’on prenne soin d’elle, besoin qu’on l’écoute, besoin de se sentir indispensable, besoin de soutenir l’autre, besoin de lui faciliter la vie, besoin qu’on la cajole…

Le principe des vases communicants s’était transformé en tonneau des danaïdes. Elle était impossible à combler et il lui était impossible de combler. Elle demandait, exigeait toujours plus et palliait ses propres failles toujours plus profondes en s’offrant davantage. Elle avait cru que donner à chacun les clés de sa fragilité était la preuve ultime de la confiance qu’elle plaçait en l’autre. Elle se confiait sans mesurer son inconséquence. Pathétique jeune femme qui voulait qu’on l’aime, qu’on la trouve attachante, frêle et forte à la fois ; soumise au sentiment amoureux et indépendante. Héroïne tragique, prisonnière de sa schizophrénie.

Elle n’avait que des besoins, pas d’envies.

Formuler des désirs, affirmer des aspirations existentielles aurait supposé un travail qui lui paraissait insurmontable. Il lui aurait fallu plonger au fond d’elle-même, regarder en face l’abîme, mesurer toute la profondeur de ses névroses, reconnaître son manque de discernement… Elle n’était pas prête. Il lui était tellement plus confortable de remblayer sa tristesse par des ersatz de magnanimité. Elle aimait tant qu’on dise d’elle qu’elle était généreuse, disponible, fiable et loyale. Pathétique jeune femme qui voulait qu’on l’aime.

Elle n’avait que des besoins, pas d’envies.

Mais elle s’épuisait. Sournoisement, les expériences lui prouvaient que personne ne pourrait satisfaire sa prétention d’amour et qu’elle ne suffirait jamais absolument à un autre. Elle était perdue. Anémique princesse qui avait refusé de grandir.

Alors, elle devint cynique ; prit le contre-pied de ce qu’elle avait été ; soutenant qu’elle n’avait pas besoin de personne. C’était en réalité sa première envie : envie de n’avoir besoin de personne. Il lui fallait assumer ses choix et les conséquences qui en découlaient. De manière fulgurante, elle avait réalisé qu’elle était seule et qu’il en serait toujours ainsi.

Ravalant sa colère et sa mélancolie, elle commença à avancer précautionneusement. Elle mesura alors que cette voie était aussi une impasse…

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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Neurones en Eventail 27/07/2015 19:06

j'adore, comme toujours tes textes sont poignants !

Jen 28/07/2015 12:04

Hey ! Ça faisait longtemps !
Contente de te revoir ici !!