Cyl'

Publié le 25 Juillet 2014

Je voudrais pouvoir te dire qu’une vague d’amour a déferlé sur moi lorsque je t’ai vu ce 25 juillet 2006. Je voudrais pouvoir te dire que je t’ai chéri à la seconde où l’on te posa sur mon ventre. Je voudrais pouvoir te dire que j’ai su immédiatement que je t’aimerais indéfectiblement. Mais rien de cet ordre ne se produisit.

Paris était écrasée par la chaleur, moi par la fatigue et la stupéfaction. Tu semblais si fragile, minuscule lové sur le torse de ton grand-père. Je pensais à ton autre qui n’aurait jamais la chance de te prendre dans ses bras.

Je songeais au chemin qu’il nous avait fallu parcourir pour que tu voies le jour, à ces moments de découragement, de colère, de doute… Je contemplais ton teint abricot, tes yeux gris, ton nez retroussé, tes lèvres charnues. Je cherchais des ressemblances, des réponses. Je n’étais pas capable d’être dans l’émotion. J’avais peur de ne jamais rien ressentir pour toi : nous ne nous étions pas choisis après tout. Il nous faudrait apprendre à nous connaître, nous reconnaître : pour l’heure, nous étions des étrangers.

Je ne mesurais pas, pas encore, ce que j’avais gagné : je ne voyais que ce que je n’avais pas, ce que je n’avais plus, ce que je n’aurais jamais.

Je ne mesurais pas, pas encore, de quelle manière tu enrichirais ma vie, mon être.

Précautionneusement, nous nous sommes adoptés, puis connectés l’un à l’autre. En douceur, nous avons tissé notre lien. Un lien profond dont nous ne pouvons néanmoins assurer qu’il sera indissoluble. Je n’aurais pas cette prétention. Mais j’ai l’extraordinaire privilège de l’éprouver chaque jour ou presque.

C’est à moi que revient la grâce de te voir grandir au quotidien, de t’observer. Avec toi – ta sœur et toi -, j’aurai eu le meilleur. T’accompagner vers le monde adulte, essayer d’en amortir l’âpreté. Assister à la naissance de votre complicité. Saisir des indices sur l’homme que tu deviendras.

Je suis la chanceuse spectatrice de tant d’instants. T’entendre rire aux éclats. T’isoler pour lire tes premiers romans. Te concentrer pour écrire tes poèmes. Te protéger de ceux qui te blessent. Donner ta confiance. Pleurer en silence. Cacher ta tristesse. Contenir ta joie. Etre attentif aux gens qui sont importants pour toi. Danser et oublier le reste. Monter des pièces. Inventer des légendes. Modeler ton univers.

Alors, quand dans quelques heures, je pourrais te serrer dans mes bras, ouvrir une brèche dans ce si long mois de juillet 2014, je me laisserai aller à cet enivrement. Je goûterai le bonheur d’être avec mon petit d’homme de 8 ans.

 

Rédigé par Jenny Grumpy

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