Sécheresse

Publié le 30 Juin 2014

Et malgré les petits tracas, les grandes déceptions, les chagrins abyssaux, la lourde responsabilité, les colères sanglantes, elle se rendit compte un matin qu’elle n’était plus capable de pleurer. Plus capable de pleurer en public. Elle, si prompte, à déverser des torrents de larmes sans aucune retenue, faisant fi de l’opprobre condamnant de tels débordements, n’avait plus rien à offrir. L’ophtalmo avait bien raison : ses yeux étaient secs : "regardez mademoiselle, normalement cette bandelette, en cas d’irrigation normale, devrait virer au jaune. Chez vous, elle demeure incroyablement blanche. C’est étrange, mais il semblerait que vous ne soyez plus capable de produire la moindre goutte."

Elle était sortie de sa consultation un peu abasourdie. Elle, qu’on avait si souvent, si douloureusement, qualifiée de sensible, de pleureuse, de chialeuse n’avait plus la capacité de larmoyer. Elle s’inquiétait surtout de savoir s’il fallait y voir une métaphore de l’état de son cœur, de son âme. Un cœur incapable de ressentir la moindre émotion, un cœur tellement verrouillé que plus rien de ne l’attendrait désormais. Un cœur marqué au fer rouge, qui arborait sa lettre écarlate. Les déchirures n’auraient plus prise sur lui : il ne flancherait plus, ne palpiterait plus, ne vacillerait plus – plus jamais – au gré des morsures. Seuls les joies, les bonheurs, la fierté feraient fluctuer l’électrocardiogramme… Les instants de ravissement influeraient sur l’oscillographe.

Elle s’imaginait avoir trouvé la parade, commodément cuirassée. Certes, il arrivait parfois qu’un liquide cristallin s’échappât de la commissure de ses paupières devant une copine, une collègue… Mais elle savait désormais comment inverser la tendance et faire résonner un éclat de rire qui mettait l’assemblée à l’aise.

Dans l’intimité, il en allait tout autrement. Il lui suffisait de contempler ses moufs – comme elle aimait les appeler -, d’entendre les premières notes d’un certain morceau de Presley ou de Renaud, de lire quelques vers de Borges pour que ses mirettes recouvrent un taux d’humidité parfaitement acceptable. Alors, elle ouvrait les vannes. Enfin, elle pouvait se libérer. Il n’y avait certes personne pour la consoler, mais personne non plus pour la juger, la bousculer. Enfin, elle pouvait lâcher prise, tomber le masque du petit soldat qu’il lui fallait porter chaque matin en même temps qu’une de ses multiples robes. Ses multiples robes, si délicates, si soyeuses qui lui avaient permis d’être étiquetée pour certains comme superficielle, bourgeoise ou légère. Une libération pour elle, une armure en réalité.

Aujourd’hui encore, elle ne saurait dire si elle cherchait une épaule, un vase pour recueillir ses sanglots qu’elle tentait parfois de bravement ravaler. Si elle était honnête avec elle-même, elle concèderait qu’elle aimerait qu’il n’y ait plus de motifs à gémir. Elle exècre cet état qui fait d’elle un animal chétif qui geint et appelle à l’aide, qui hurle à la mort. Elle sait qu’elle n’échappera pas aux épreuves et elle est déterminée à les affronter avec honneur. Avec honneur mais aussi, et surtout, avec discernement.

 

Rédigé par Jenny Grumpy

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