Mon sensitif pierrot

Publié le 8 Mai 2014

Tu es un être sensible mon petit d’homme. Mais un sensible impénétrable. Lorsque des événements, dont on pourrait supposer qu’ils t’affecteront, surviennent, tu adoptes un délicat silence. Ton visage se ferme, tes mâchoires se serrent et tu plonges en toi. Tu te réfugies dans ta bulle, une phlyctène plutôt. Tes brûlures et tes contusions, ce sont les déceptions, les abandons, les incompréhensions…

J’ai arrêté d’essayer de te tirer les vers du nez, gamin. Je ne veux pas te heurter, je me dois de respecter ton aperception de la vie. Et même si cela me coûte, moi la bavarde, l’expansive, j’admire ta force de caractère. Mais je demeure vigilante. Qu’il est ténu à maintenir l’équilibre entre la juste inquiétude et la confiance en tes ressources !

Il m’arrive encore de vouloir hurler lorsque tu prends sur toi un comportement aberrant ; je résiste à l’envie de te secouer pour que tu exorcises une colère légitime. Alors, je souffle, je prends une profonde inspiration et j’attends… Je t’observe.

Ta circonspection est innée, ton immunisation est acquise. Tu fais attention à moi… trop. Tu me ménages… trop. Ma fragilité du printemps dernier t’a érodé. Je m’en veux pour ça. Tu as prématurément endossé le costume de l’homme fort, celui qui tient, ne lâche rien, ne montre rien. Je m’en veux pour ça.

Tu as agi en bon petit soldat lorsque j’ai fait éclater notre famille, lorsque j’ai manqué de discernement dans mes affaires de cœur, lorsque tu t’es senti répudié comme enfant. Tu as mené ta barque lorsque je dérivais. Tu étais mon ancre. Je m’en veux pour ça.

Je commençais à voir en toi une part hermétique à toutes les émotions. Tu ne manifestais ni grande tristesse, ni grande joie, ni rage… comme si les sensations glissaient sur toi.

Et il y eut ce 8 mai 2014. R., ta meilleure amie t’annonça la grande nouvelle. R., pas ton amoureuse non, surtout pas. R., celle que tu avais rencontrée à ta première récré de maternelle comme tu aimes à le raconter, celle que tu avais reconnue. Un de tes repères. Elle déménage… Dans 16 semaines. Près de la Suisse. Tu t’es composé ton masque habituel lorsqu’elle te l’a dit, posant une ou deux questions. Je scrutais ton regard qui m’évitait consciencieusement.

Tu as tenu deux heures, le temps de regagner ta chambre.

Je vaquais à mes occupations et j’ai entendu renifler. J’avoue avoir d’abord pensé à la môme, par habitude. J’ai pris mon temps avant de venir voir.

Et je t’ai vu. Tu étais assis en lotus sur le lit, les larmes roulaient sur tes joues. C’était à moi d’être forte. Enfin, j’assumais mon rôle. Je me suis agenouillée devant toi et j’ai attendu. Tu as planté tes yeux noisette dans les miens et je t’ai ouvert mes bras. Je sens encore tes sanglots dans mon cou, tes spasmes de chagrin contre ma poitrine. J’ai attendu... encore. Attendu que les mots te viennent. Toujours respecter ta temporalité. Et ils ont déferlé. Tes craintes, ta peur de la solitude, de n’avoir plus personne pour te comprendre, t’écouter, t’accepter dans ta différence. Plus personne avec qui jouer, dessiner, parler, rire, danser, inventer.

J’étais en vrac, beau gosse, devant ton désarroi. Je me répétais comme un mantra "ne pas pleurer, ne pas pleurer". J’étais incapable de parler, la gorge serrée par ton bouleversement. Le temps n’avait plus d’importance. Tu étais blotti contre moi. J’ai attendu que ta respiration se calme. J’ai dû trouver les mots, te rassurer… Enfin, j’étais à ma place.

Je crois que tu iras bien petit d’homme. Que l’équilibre qui se dessine te convient. Tu es confiant… enfin.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Bébé-Enfant

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