Ta sensibilité

Publié le 3 Avril 2014

Qui es-tu mon petit d’homme ? De moins en moins petit, de moins en moins mien. J’aime que tu me sois à la fois si étranger et si proche. Ta singularité me déroute, me suffoque parfois, ou m’impatiente au gré de tes réactions. Elle me bouleverse aussi… souvent.

Je te sais sensible, mais je te crains hypersensible. Plus exactement, je crains de ne pas être à la hauteur de ce trait de caractère qui peut être un don ou un fardeau. Je mesure déjà à quel point tu as connecté ton corps à tes émotions : ton épiderme réagit aux tourments de ton jeune cœur. Ta peau parle pour toi, lorsque les mots se bloquent au fond de ta gorge ; tes yeux noisette virent à l’acajou lorsque tu es contrarié. Et tu t’évapores, tu t’extrais de ton environnement. Cette mise à distance de ce qui t’encombre m’effraie et m’impressionne. Tu n’es plus là : tu donnes l’impression de ne plus écouter, ton regard nous traverse. Plus rien n’existe que ce qui t’envahit et j’ignore tout de ce que tu expérimentes. Tu te refuses à nous. Tu te protèges sûrement. J’aimerais te dire qu’il est trop tôt, que tu peux me faire confiance, mais ma crédibilité est sérieusement entachée et je te soupçonne de vouloir me préserver.

Je m’en veux lorsque j’évoque ta différence, tes différences… En soulignant que tu ne rentres pas dans certaines cases, que tu ne corresponds pas aux normes des gosses de ton âge, je t’enferme dans une boîte plus hermétique encore.

Tu n’as pas l’esprit de compétition, tu te fous d’être le plus fort ou le plus rapide. Tu t’inventes tes histoires, tu les écris et les illustres même. Tu aimes le beau : les tissus nobles, le vibrato de la Callas, le sourire de la Joconde. Tu t’amuses des paroles d’un Maître Gims, te concentre sur les mots d’un Cantat, t’extasies de l’accent de Dalida.

Tu te fais professoral voire dictatorial avec la mouflette. Tu donnes des leçons. Tu refuses une nouvelle paire de Puma sous prétexte qu’elles coûteront de l’argent. Tu réclames des livres et des livres à n’en plus finir.

Tu t’enthousiasmes d’une pizza quatre fromages et te décompose s’il n’y a plus de Yop à la fraise.

Tu restes stoïque face aux attaques physiques d’un moutard de ton école mais fonds en larmes si l’on sous-entend que tu es amoureux de ta meilleure amie.

Tu es tout en paradoxes, ou plutôt tout en nuances, en subtilité.

Je n’ai pas ton mode d’emploi, pas toujours. Je ne sais pas te décoder. J’oscille entre l’envie de te bousculer, de te défendre envers et contre tout.

J’ai peur pour toi mon grand. Peur que le monde t’abîme. Et dans ma maladresse, il se peut que je te heurte, que je fissure ce sur quoi tu es en train de te construire.

Modestement, je ne veux que ton épanouissement, un épanouissement qui passerait par la connaissance et l’acceptation de ce que tu es, de ce que tu seras. La charge est lourde et ne doit pas peser que sur mes épaules.

Puisse ta route croiser celle d’un adulte qui te comprenne, qui saurait voir en toi le gosse qu’il aurait été. Puisse-t-il appréhender ta complexité mieux que je ne saurai jamais le faire et humblement me donner quelques clés.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Bébé-Enfant

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