Ma peur

Publié le 20 Janvier 2014

J’aimerais que tu me lâches. Ou plutôt j’aimerais être capable de t’abandonner au bord de la route, sans me retourner. J’aimerais te jeter, te catapulter à mille lieues de mon univers. Je hurlerais au vent, aux éléments, toute la hargne que j’ai pour toi, tout le mépris que tu m’inspires. Toi, ma peur, je te maudis. Mais ni toi, ni moi, ne sommes prêtes à nous défaire l’une de l’autre. Et nous savons qu’entre nous, il n’y aura pas de consentement mutuel. Je suis celle qui devrais t’excommunier. Sans cet acte irrévocable, point de salut.

Tu es l’un de mes combats, le plus rude certainement qu’il me faudrait mener. Tu as toujours été là, à bien y réfléchir. Mais jusqu’à présent, tu hibernais en moi, embusquée derrière mon cœur gonflé de sentiments prétendument nobles : amour, dévouement, empathie…

Pris dans le tourbillon plus ou moins joli de ma vie, je ne t’ai pas laissé t’établir. Tu as su prendre ton mal patience. Tranquillement, tu as temporisé : tu savais que ton heure viendrait. Il te suffisait de me (res)sentir pour porter l’estocade au moment le plus opportun. Et lorsqu’il est venu, tu as empoigné ta dague et tu as commencé à me travailler. Tu n’y es pas allée brutalement. Car alors, je t’aurais vue venir et j’aurais réagi. Non, non ! Sournoisement, tu as entrepris de frapper à droite, puis à gauche. Une chiquenaude par ici, une estafilade par là… Laissant une ecchymose, une cicatrice, une contusion ou une hémorragie au gré de tes attaques. Ton art de la guerre susciterait presque mon admiration. Tes assauts ont été récompensés : tu as envahi mon territoire.

Jamais ton champ lexical n’a été aussi présent sous ma plume et sur mes lèvres : trouillarde, flippe, angoisse, vertige, affolement… Tu fais désormais le siège de mes émotions. Matamore, j’essaie pourtant de t’affronter. Armée de mon bouclier, le glaive fixé à la ceinture et mon pitbull en laisse, je me démène. Toute mon énergie y passe et je me réveille certains matins avec la gueule de bois, le corps fourbu, le cerveau déglingué et l’âme exsangue.

Je sais que cette guerre est la mienne. Et la mienne seulement. Il n’existe pas d’armées que je puisse lever, pas de soldat qui pourrait m’accompagner dans cette croisade. Je ne peux me permettre de signer un acte de reddition. A chaque nouvel assaut de ta part, il me faut me relever, rassembler toute ma substance et me dresser… encore et encore.

Je les entends murmurer les fins stratèges : le mot "confiance" bourdonne à mes oreilles. Mais il se heurte à mes tympans, frappant violemment contre l’enclume. S’il parvient à feinter Eustache et à sa trompe, alors peut-être, serais-je capable de te vaincre définitivement. Je te sacrifierais avec enchantement sur l’autel d’un bonheur serein.

Je saurais voir les yeux dans lesquels me plonger, les bras vers lesquels aller, sans pour autant m’y déposer absolument. J’aurais retrouvé la confiance transcendante en moi d’abord, en l’autre ensuite.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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