Silence

Publié le 20 Novembre 2013

La sagesse populaire le dit d’or, mais souvent il revêt son armure de plomb. Nul besoin pour lui de s’équiper d’une multitude d’armes. Il incarne l’arme absolue, celle qui blesse profondément, qui meurtrit la chair, tourmente l’esprit et lacère le cœur. S’il n’est pas façonné de précieux métal, il n’est ni apaisant, ni réconfortant. De plomb, il personnifie le mépris, ce bouclier imputrescible contre lequel on ne peut que se cogner encore et encore. Sa force réside dans la négation absolue de l’être à qui il est renvoyé. L’individu dédaigné n’existe plus. Il n’a plus ni le droit à la parole, ni à l’écoute.

Malheur à moi qui n’ai jamais su en faire usage. Si tant est que je sois capable de manier des armes dépravées, alors le mépris ne fait pas partie de mon arsenal. Audacieusement, je pourrais dire que je suis le verbe fait femme. Je suis celle qui parle, qui s’épanche, qui relate, qui commente, qui raconte. Je suis aussi celle qui écoute, qui recueille, qui perçoit, qui entend : c’est même là où j’excelle souvent.

J’ai arrêté de compter les larmes que j’ai essuyées au bord de ses yeux, les tirades exaltées sur le sens de sa vie, les complaintes sur sa difficulté d’être lui. J’ai oublié le nombre de promesses, de déclarations, de phrases assassines. Peu m’importait. J’étais celle qui l’écoutait, le comprenait, le consolait, le stimulait. Et j’aimais ça. Il n’y pas la place ce soir à la fausse abnégation. J’aimais être indispensable, j’aimais le sens que cela donnait à mon humble existence. Je ne demandais rien en retour, ou si peu. En tout cas, pas la réciprocité, jamais. Question d’éducation et d’amour plein et entier.

Je suis aussi la parole. J’apprends doucement à moins parler, à intérioriser, mais lorsque le chagrin se fait trop lourd, il me faut m’en décharger… un peu. Avec l’expérience, je le fais moins souvent, ou moins immédiatement. J’expulse le trop plein d’émotions, le vertige qui s’empare de moi. Rarement complètement : je morcelle, je fragmente pour ne pas me dévoiler complètement. Je suis chanceuse : on a certainement les ami(e)s que l’on mérite. Les mien(ne)s sont méritant(e)s. Leur valeur n’en est que plus belle. Je pèse néanmoins ce que je dis : non que j’adapte mon propos à mon interlocuteur mais je perçois ce qu’il peut recevoir et je ne le charge pas trop émotionnellement. Il n’y a aucune grandeur d’âme ici, simplement de l’empathie et du respect pour ceux qui comptent. Jamais je n’abuse l’autre, jamais je ne le manipule.

Je suis la marionnette et non le marionnettiste. C’est probablement la raison pour laquelle le silence que l’on m’oppose est si douloureux. Si j’étais moins abîmée par la tristesse, je serais le lion qui tourne dans sa cage. Fou de rage d’avoir perdu mon mugissement. Alors, à défaut de pouvoir hurler, cogner, il va me falloir apprendre à manœuvrer ce qui me blesse. Péniblement, je vais devoir me couvrir d’un voile d’indifférence. Il sera ma seule protection. Ne jamais renoncer à essayer paraît-il. J’ai cru y parvenir il y a quelques semaines mais aller contre sa nature est un chemin escarpé. J’escalade ma montagne en empruntant une voie inexplorée. C’est à ce prix que je m’enrichirais. Je ne changerais pas, j’évoluerais… peut-être.

 

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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