Se souvenir des belles choses

Publié le 9 Novembre 2013

Longtemps, je me suis projetée dans les beaux moments à venir. Des beaux moments éventuels, car de ce qu’il peut advenir, on n’est jamais sûr. Dès l’adolescence, je me réjouissais des vacances au ski à partir de novembre. Je pensais à mes trois semaines dans le Sud dès février. Jamais, je n’ai su profiter du moment présent. Et les visionnages en boucle du "Cercle des poètes disparus" n’y ont rien changé (on a les références qu’on peut à 15 ans !). Il était joli et simple pourtant mon présent. Je n’en mesurais pas sa valeur.

Et j’ai grandi ainsi. Une dizaine d’années plus tard, j’en étais toujours au même point. Je pensais au moment où j’aurais des mômes au lieu d’expérimenter la vie à deux, à celui où je serais propriétaire au lieu de me réjouir d’échapper aux AG, à ma signature apposée au bas d’un CDI alors que la fin programmée d’un boulot me correspondait parfaitement.

Mais mon rapport au temps a infléchi sa courbe. J’aimerais pouvoir dater ce moment pour comprendre. Est-il lié au deuil ? A la maternité ? Au divorce ? Au nouvel amour ? Au chagrin ? Est-ce si important finalement ? Ce qui compte aujourd’hui est que mon rapport à l’avenir m’évite la déception. Je n’envisage désormais les événements que comme d’agréables surprises, des bonus. Je concède qu’il y a du désabusement dans cette attitude ; elle est également une assurance contre la peine.

Le présent n’en devient que plus simple. Il se vit, ne s’intellectualise pas, ne se réfléchit plus. Ne vous méprenez pas, cela ne signifie nullement que je ne suis plus capable de projets, que je ne crois pas en un futur empire. Mais je ne le porterai plus seule. J’accepte simplement de ne pas maîtriser mon bonheur en devenir. Je me fous de ne pas tenir les rênes de ma félicité. Quelle illusion de croire qu’on est seule responsable de ce qui nous rend exclusivement heureux ! Je n’y vois aucune aliénation de ma liberté, de mon identité. Mon futur est un nous : il se construit avec l’autre, les enfants, le sien, les nôtres.

Néanmoins, le rapport au passé m’appartient. Exclusivement. Mon éducation a fait de moi une personne qui ignore la rancune, qui passe l’éponge sur les maux. Facilement. Parce que le ressentiment est vain, parce qu’il ronge, n’apporte rien. Je ne retiens des épreuves que ce qu’elles m’ont apporté. Il n’y a rien de magnanime dans cette conduite.

Je préfère de loin me souvenir des belles choses.

Lorsque la grande faucheuse toquera fermement à ma porte, je veux qu’elles submergent entièrement mon cœur, mon âme et ma substance. Que ce soient elles qui triomphent des mesquineries, de la rancœur, de la souffrance, de silences.

Lorsque l’heure sera venue de fermer mes yeux, seules les belles choses devront imprimer ma rétine. Les fous rires plus que le mépris, les séances de lecture plus que les échanges électroniques assassins, la génuflexion plus que les claquements de porte, les câlins plus que les blessures, les engagements plus que les hésitations, les dîners gargantuesques plus que les jeûnes imposés, les enfants nés plus que les délaissés, les baisers plus que les différends…

Lorsque l’heure sera venue de fermer mes yeux, les regrets et les remords seront déjà relégués dans les limbes. Seules les belles choses auront imprimé ma rétine.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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