Mon privilège

Publié le 19 Novembre 2013

En les bordant ce soir, j’ai mesuré mon immense privilège. Comme à chaque fois que je me pose, la vague d’amour a déferlé. Comme à chaque fois que je me pose, j’ai été submergée par l’émotion qu’ils suscitent en moi. J’ai regardé une dernière fois leurs yeux noisette, caressé leurs cheveux et les ai embrassés délicatement.

C’est mon immense privilège que de pouvoir répéter ce rituel onze jours d’affilée. Mais avant cette minute suspendue, il y a la vie simple, le quotidien sur lequel ils apposent le sceau de leur poésie enfantine.

Invariablement, notre vie à trois commence par ces 200 mètres qui nous séparent de chez nous. On ne dit pas la maison, on ne dit pas l’appart, on dit "chez nous".

La môme papote sans se laisser, elle m’interpelle, me questionne. Sa faculté de passer des mouflets de sa classe à des questions sur l’amour que son père et moi ne nous portons plus me coupe le souffle. Elle frappe les murs avec ses pompes, agrippe les branches à sa portée, s’arrête, scrute un minuscule caillou, chantonne. M’interpelle, m’interroge. Elle court, râle, se marre, mugit. Elle extirpe des trésors de sa poche, réclame du pain, cherche ses moufles et puis me prend la main pour me tenir chaud comme elle l’affirme avec aplomb.

Le petit d’homme a revêtu son habit taciturne. Aucun son ne sort de sa bouche, mais ses yeux s’expriment, mélange de soulagement et de ravissement. Il nous devance d’une dizaine de pas, la tête en l’air. Inutile de l’aborder, il est encore dans sa sphère. Il pense à ce qu’il a appris, à son nouveau poème qu’il me récitera tout à l’heure, à ce dessin qu’il a soigneusement plié dans son cartable, à ce spectacle qu’il mettra en scène à Noël. Nos babillages le perturbent dans ses projets mais il respecte une distance qui lui permet de s’assurer de notre présence.

Et ensuite, rien n’est jamais pareil. C’est mon immense privilège.

Selon notre humeur, on sème bottes, cartables, baskets, manteaux et doudounes dans le couloir ou l’on se discipline en rangeant immédiatement chaque chose à sa place. Le premier arrivé détermine l’ambiance du salon : plafonnier ou lumière tamisée. Le reste de la soirée en découlera.

Je suis celle qui ouvre les hostilités. Ils ne songent même pas à investir la salle de bain : elle m’appartient pour une vingtaine de minutes encore. La belle gosse aime parfois s’assoir sur son marche pied Ikéa : elle m’observe me démaquiller. Ne manque pas de remarquer que je reste jolie tout de même et puis s’en va, rarement en douceur, souvent en se cognant, en riant ou en ronchonnant. On ne peut jamais savoir.

C’est leur quart d’heure. Leurs chicaneries se font murmures lorsque l’eau brûlante ruisselle sur moi. Leur complicité est inaudible, elle se fond avec la vapeur qui envahit mon espace.

Et je reviens à eux. J’écoute, passagère clandestine de leur enfance, leurs dialogues. Je visualise leurs attitudes respectives. Ils évoluent sans moi pendant ces longues secondes.

C’est mon immense privilège. Il tient à ces moments : ceux qui me donnent la chance de les voir grandir. Quoi qu’il advienne, j’aurais été la spectatrice des fous rires impétueux de ma môme, des sorcelleries de mon grand, des chorégraphies improvisées, des questions sur les amoureux déchus, des tristesses consolables, des déceptions ravalées, des câlins titanesques, de la grâce espiègle.

Ils sont, pour quelques semaines encore, ce qui me sauve du cynisme et pour ça, je n’aurais de cesse de les remercier. C’est mon immense privilège.

 

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Bébé-Enfant

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