Chère solitude,

Publié le 6 Novembre 2013

Tu n’es pas de ces bêtes sauvages que l’on domestique pour les métamorphoser en sage animal de compagnie. Ce n’est pas moi qui t’ai mise en cage, c’est toi qui m’as enfermée dans une triste prison. Je me suis débattue pour ne pas être emmurée vivante. J’ai lutté contre la renonciation confortable à ce que la vie avait alors à m’offrir. Il me fallait au moins me défendre contre les assauts pernicieux de ta sœur jumelle, l’isolement.

Que n’ai-je entendu sur toutes les qualités dont tu sais te parer ! Il est vrai que tu peux être salvatrice ; que, grâce à toi, je me connais mieux. On m’a tant vanté tes vertus dans la légèreté comme dans la profondeur. Qu’au moins, je n’aurais plus à partager la couette, que je ne me disputerais plus pour le choix  du film, que tu étais une étape essentielle, que je serais seule maîtresse à bord… Et que finalement, j’apprendrais à t’apprivoiser et à t’aimer.

J’oubliais ceux qui m’ont répété que je n’étais pas vraiment seule. Mais oui, j’ai deux magnifiques enfants. Que j’ai détesté entendre cette piètre consolation. Rationnellement, elle est juste. Evidemment. Mais, toi, tu ne laisses pas de place au rationnel. Tu laisses de la place à peu de chose finalement : tu es si envahissante, étouffante. Tu m’as lessivée, essorée. Tant de larmes, tant de nuits sans sommeil, tant de sombres pensées. J’ai cru que tu allais m’avoir, que j’allais en crever.

Si souvent, il faut donner le change. Prétendre que l’on s’est converti à tes bienfaits, sourire lorsque certains t’envient d’être seule parfois. C’est justement ce "parfois" qui n’existe pas avec toi. Tu es là en permanence, tu deviens un autre moi. Je me suis permis de temps en temps de te cracher dessus, de faire fi de la bienséance. Quand les sanglots m’étranglaient, que je suffoquais, prostrée dans mon canapé… Que j’avais honte !

Avec le recul et tous ces mois de cohabitation forcée, je sais que j’avais raison d’avoir peur. Tu es vertigineuse, sournoise, menteuse. J’ignore si l’Homme est fait pour vivre seul. Moi, je ne le suis pas. Avec toi pour unique partenaire, le partage ne s’assied plus à table. Le plaisir simple du verre de vin, les lectures à haute voix, les repas en tailleur à même le sol s’évanouissent. Ils n’ont, soit plus de raison d’être, soit plus la même saveur.

Néanmoins, je ne me résigne pas à ce que tu demeures des années encore à mes côtés. Je ne te veux plus, je ne t’ai jamais désirée. Je t’abandonnerais sans aucun remords. Pas pour n’importe quoi. Je ne suis pas désespérée car je ne t’ai pas cédée : c’est ma grande victoire. Même si je t’exècre, que je te piétinerai avec jubilation, le fait d’avoir réussi à te résister me donne une force que je ne me soupçonnais pas. Je ne cherche plus à combler les vides et lorsque tu seras partie, ce ne sera pas parce que j’aurai fui avec le premier quidam venu, mais parce que je regarderai devant moi avec l’architecte de mon futur, de notre futur.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

Repost 0
Commenter cet article

Jenny Grumpy 07/11/2013 23:44

Merci beaucoup...

Chipie 07/11/2013 21:54

J'adhère complètement ma belle jenny

Neurones en éventail 07/11/2013 10:22

C'est magnifiquement écrit !