La vie comme un grand prix

Publié le 21 Octobre 2013

Quand j’étais gosse, certains dimanches étaient cauchemardesques. La faute à la Formule 1. J’avais même l’impression que tous mes dimanches étaient voués au Sacro saintes courses, des dimanches qui me semblaient couvrir toute l’année scolaire. Mon père était un fan absolu. Au point de mettre le réveil à 4h00 du matin pour voir la course en direct compte tenu du décalage horaire. Je le vivais comme une privation : impossible de regarder MacGyver ces dimanches-là. Le paternel investissait le canapé (enfin lui et le teckel hein !), s’y allongeait lorsqu’il avait bu son café. Selon l’heure, il luttait contre le sommeil pour ne pas manquer le départ. Parfois, il parvenait à regarder toute la course, souvent il s’endormait. Mais un sommeil très particulier ; j’en ai maintes fois fait l’expérience. J’attendais que les ronflements deviennent réguliers et je tentais un zapping épineux. Inévitablement, il m’engueulait, sans même prendre la peine d’ouvrir les yeux. J’avais beau usé de mille stratagèmes comme baisser progressivement ce volume infernal, faire du bruit… Rien n’y faisait. Je subissais toute la saison.

Il en tomberait sur le cul s’il savait que je suis allée voir Rush hier, le dernier film de Ron Howard sur l’affrontement Niki Lauda/James Hunt. Enfin non, il aurait été ravi de m’accompagner au ciné, lui qui avait laissé passer une vingtaine d’années entre deux projections. Bien sûr, on n’y aurait pas vu les mêmes choses. Il se serait laissé bercer par le vrombissement des moteurs tandis que j’y voyais de la métaphysique : la Formule 1 comme métaphore de deux façons d’appréhender la vie.

James Hunt versus Niki Lauda. Un féroce appétit de vivre opposé au calcul du risque. Je ne suis pas certaine de suivre la voie de James Hunt, mais celle de Lauda ne me sied pas vraiment.

A ma droite : James Hunt (incarné par le sublime Chris Hemsworth). Le beau mec, le tombeur, celui qui vit sa vie comme une course. Il ne voit pas au-delà, conduit pour la beauté chevaleresque de mettre sa vie en danger, boit, fume, se drogue. Mais, il séduit aussi, est un homme de valeur. Son esprit de compétition n’est pas si profond : un titre de champion du monde lui suffira, tout n’est que pari ponctuel. Il mourra à 45 ans d’une crise cardiaque.

A ma gauche : Niki Lauda, le besogneux, celui qui craint le bonheur car, dès qu’on le touche du doigt, on mesure de manière vertigineuse tout ce que l’on a à perdre. C’est un esprit brillant, un fabuleux ingénieur. Sa vie n’est que chiffres, combinaisons, stratégie. Il est fixé sur l’objectif : gagner la course, mais ne laisse transparaître aucun plaisir. Et pourtant, il est doté d’une force de caractère inouïe, celle qui lui permettra de reprendre le volant six semaines après un grave accident.

 

Je ne suis ni l’un ni l’autre, je suis les deux à la fois.

Je mords (enfin) la vie à pleines dents, je sais désormais apprécier les menus plaisirs que m’offre la vie : les apéros, les soirées en solo, les moments à trois, les éclats de rire et même les larmes. Je ne me projette plus, ne suis plus capable de m'investir. Et si je ne modifie pas mon hygiène de vie, il est peu probable que je sois centenaire. Ça, c’est mon côté James Hunt.

J’ai peur du bonheur, le vrai, le grand qui vous transporte. Peur parce que je connais la profonde douleur de la perte. Autant y renoncer : un risque minimum au regard du potentiel (probable ?) chagrin qu’il sous-tend. C’est mon côté Niki Lauda.

J’oscille entre ces deux conceptions. J’ai cru en l’une et l’autre de manière radicale, excessive. La démesure, c’est ce que je fais de mieux. Si je pousse l’analogie, ces quinze dernières années pourraient ressembler à une carrière de pilote de course. Elles ont été jalonnées de grands succès, de bonheur intense, de cuisants échecs, d’épreuves et de récompenses. La vie comme un grand prix puisque je vous le dis.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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