Jérusalem

Publié le 14 Octobre 2013

Sainte et damnée. Sanguinaire et délicieuse. Violente et apaisante. Merveilleuse et maudite. Jérusalem, tu m’as bouleversée. Moi, humble pèlerine agnostique. Toi, la cité de la complétude et de l’achèvement. Toi, la ville éternelle, qui n’a de cesse de renaître de ses cendres.

Tu n’as pas eu à mener une croisade pour me conquérir : deux heures auront suffi pour que je m’imprègne de ta quintessence. Quelques pas dans tes ruelles, sous un ciel bleu azur, enveloppée d’une douce chaleur et déjà je t’appartiens. Sous mes pieds, devant mes yeux éblouis, ta douloureuse histoire se révèle et paradoxalement, la sérénité s’ancre en moi.

Hasard ou préméditation de notre guide, c’est par le Saint-Sépulcre que je viens à toi. Nous faisons fi de l’histoire, de la théologie. Une futilité peut-être pour toi, berceau des religions monothéistes. Et moi, qui ne crois pas, ne crois plus d’ailleurs, je me fige en contemplant le tombeau du Christ. La magnificence de l’endroit, le mysticisme des chrétiens, le profond respect que manifeste chacun des visiteurs me renvoient au plus profond des âmes. Les autres n’existent plus, mes yeux s’emplissent de larmes. Elles ne sont pas de sang, n’ont rien de pieuses : elles ne reflètent que l’émotion brute qui m’envahit.

Je sors de l’église. Je cherche le silence. Je suis soulagée finalement de n’avoir personne avec qui partager cet instant hiératique, il est trop intime parce qu’inexplicable.

La journée s’étire : j’arpente tes pavées, je te contemple sous tous les angles. Mon palais s’initie à tes saveurs ashkénazes et séfarades. En une douzaine d’heures, tu m’as séduite, dominée. Je suis possédée, assujettie. Je m’endors épuisée.

Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le deuxième jour.

J’ai rendez-vous avec l’histoire contemporaine : « Et je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un mémorial (Yad) et un nom (Shem) qui ne seront pas effacés », Isaïe 56, 5.

Yad Vashem, le mémorial de l’holocauste. Ce n’est pas une simple visite, c’est une expérience poignante, qui prend aux tripes, au cœur. On croit savoir parce que cet "épisode" est inscrit dans les programmes scolaires, parce qu’on a vu des films, des documentaires, lu Primo Levi… On est ignorant. En un seul endroit est réunie l’abjection, l’indicible. C’est une descente au plus profond de l’horreur. Je commence par le Mémorial des enfants : c’est une construction d’une intensité exceptionnelle. Creusée à partir d’une caverne, dans laquelle quelques photos sont projetées et dont des bougies éclairent les allées, on y entend les nom, prénom et âge des quelques 1,5 millions d’enfants juifs exterminés pendant la shoah.

Les larmes, dont je suis si coutumière, ne peuvent même pas jaillir. Le corps, l’âme et l’esprit se verrouillent. C’est la seule protection qui nous reste face à l’intolérable.

Viendront ensuite d’autres promenades, une découverte de Bethleem, la consternation en longeant ce nouveau mur de la honte, la conscience politique qui se réveille. Mais rien ne saurait faire dépasser les premières heures. Et je m’endors épuisée.

Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le troisième jour.

Mais je n’ai pas l’intention de rédiger un carnet de voyage. L’émotion pure m’importe. Et ce fut Jéricho, la mer morte. Un peu de légèreté, d’insouciance.

Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le quatrième jour.

Le dernier jour signe un immense privilège. Celui de humer l’atmosphère de l’esplanade des mosquées en toute quiétude. Une esplanade dont les seules images qui viennent sont sauvages et explosives lorsqu’Ariel Sharon y débarqua en compagnie de centaines de soldats le 28 septembre 2000.

A 7h37, ce dimanche 13 octobre, l’atmosphère est si différente. Jérusalem s’éveille, teintée de rose : celui de son ciel et de ses pierres. C’est un immense honneur que d’être ici ! Des gamins jouent au foot sur ce terrain sacré tandis que des musulmans se recueillent au Dôme du Rocher.

Ce sont des minutes d’une plénitude absolue, mêlée à la conscience de bénéficier d’une chance inouïe.

Mais déjà, l’avion m’attend. Je retrouve la grisaille parisienne mais tout est différent, parce que je suis plus riche. A la fois légère et accomplie.

Rédigé par Jenny Grumpy

Publié dans #Réflexion

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